L'imprudent, Pierre ALFERI
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Pierre Alferi, à Paris, en 2007. @ANNE-LISE BROYER. |
Qu’est-ce qu’un personnage ? Peut-il tenir une histoire et comment ? Récit expérimental, expérience-limite, L’Imprudent est beckettien. Incongru, tragique, jubilatoire, candide, baladé d’une tonalité à l’autre, la figure malmenée de Tram construit le récit. Et ça tient, comme un squelette qui se dresserait, comme un corps qui s’élèverait, qui dirait les limites, là où ça s’ouvre, où ça palpite et où ça pince. L’imprudent « n'a pas de visage. Ses traits sont indistincts tellement il est jeune. On voit à la rigueur des yeux, un incarnat, émouvants et changeants, comme à travers du verre mouillé ». Il s'appelle Tram mais devient parfois Trom sous l’effet d’un tropisme, paysage distordu. Il a une compagne, Mart. Il est un "personnage puisqu'il affirme par défaut, en tout cas par inadvertance, en dépit d'incroyables mutations, performances, transplantation dans l’espace et le temps, ce qu'il faut bien appeler son caractère." Dans ce champ-là de la fiction, l'écrivain a tous les droits, ou presque. Jusqu’où joue-t-il, confrontant l’être au monde, et que dit ce jeu dont la grammaire lui est propre ?
« Revenons un instant en arrière : Tram va naître, il est prêt, son genou et ses doigts touchent à peine le sol, il relève la tête, le coup retentit, il s’élance, non, il a enfreint sans le savoir le règlement, il se remet en position, on recommence. Ce flash-back explique bien des choses ».
Dans cet espace quasi-théâtral que définit le texte, l’auteur interroge la possibilité langagière, son architecture. Comment faire littérature ? Comme chez Beckett, il y a ici un détour par l’absurde pour dire, éprouver les concepts ; triturer le langage, le faire sortir du vide avant que de le porter aux nues, l’encenser, l’épuiser en somme. C’est aussi cette étonnante et déroutante expérience-là que fait le lecteur d’Alferi. On le suit. L’essentiel est frôlé, sans jamais être dévoilé. Dans cette opacité là, le lecteur devient une sorte de co-construisant, percevant par concaténation la possibilité d’un sens.
Ainsi s’organise L’imprudent, structure-cadre en six chapitres qui forment l’ensemble d’une vie de la naissance à la mort, chaque âge, chaque épreuve intriguant l’articulation du langage, sa nécessité son incapacité, son absurdité, son altérité. C’est un texte cocasse, qui nous met face aux mots.
« Dans son vol alternait les images de papier et celles profondes de la vie. L’air lui glaçait le nez, gonflait ses vêtements. Après une chute de quelques centaines de mètres le long des pistes enneigées, il se rattrapa de justesse à l’un des pics de la rive opposée. Il avait encore une belle pente à descendre »
L’imprudent est un texte inédit établi puis publié par P.O.L d’après le tapuscrit que l’auteur leur avait confié en Juillet 2023 en vue d’une publication, peu de temps avant le décès de Pierre Alferi le 16 août.
Pierre Alferi, L’imprudent, P.O.L, 2025.
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