Le lointain dramaturge du proche, Michel Gravil
Tout discours sur la poésie est vain, tout commentaire trahit, tronque, affadit. L'écriture est toujours une tentative, qui provient d'une certitude. On a été touché, attrapé par une voix, on y a trouvé en souterrains des images, un silence, des échos. Et en parler, ce n'est qu'entrebâiller une porte que l'on sait déjà ouverte à tous, parce que l'évidence est criante, dans cet infime espace, l'essentiel s'y joue : l'insaisissable frôlé, saisi. C'est là, entre chaque mot que la musique est grande, dans le lien suspensif mis à nu. Quelque chose de vrai y affleure, remonte et se fige. C'est une Cathédrale de Rodin.
La quiétude qui habite ce recueil écrit par Michel Gravil et auquel fait écho la peinture de Francois de Asiz rencontré par l'intermédiaire d'Yves Bonnefoy, n'est pas exempt d'une certaine religiosité. Une religiosité profane, celle de la contemplation du monde, de son aria, plaintif et lumineux. Nul angélisme pourtant, la colère sourd entre les blancs, lumineuse prison.
et qu’est-ce
que
le blanc
( )
Sinon l’éveil du mot
Raturé
Saturé
en rien un ornement
mais un
ajournement dans la lumière ? …"
LE LOINTAIN DRAMATURGE DU PROCHE est réceptacle, un réceptacle lyrique en lequel tout ce qui a été touché est entré et s'est propagé. Les contradictions en fondent parfois le sens. L'espace (les mots sont une géographie) est un recours, l'observation fine de la nature, une vaine mais nécessaire consolation au désarmement que l'Autre a laissé en soi. De ci-de là, les échos perdus, dans le lointain.
Car c'est bien le lointain qui dit ici le proche. L'Autre n'est saisissable que par ce prisme, par cette dramaturgie... L'intimité sensorielle des dépôts construit des couches fragmentées qui se sédimentent. Le poète les reçoit, en conserve les traces, stigmates insolubles demeurés présents. Leur existence fictive ici même dans son entêtante globalité rend seule vivable l'incommunicabilité.
Indéniablement ce très beau texte est un recueil, dans le sens plein du terme. Il faut non seulement l'ouvrir mais lui offrir le temps qu'il nous donne en retour, un temps grandi par le lent et subtil déroulé de la pensée qu'il comporte. Composée en trois parties (« Le lointain » / « dramaturge » / « du proche »), l'image se décompose comme les éclats d’une même face. L'écriture poreuse, comme la peinture touchée de faisceaux, enveloppent le sujet. L'air, la chaleur, le jour, l’ajour, le blanc sont les transports fragiles et miroitants du sensible. L'émotion y jaillit pure, joyaux bruts capturés avant que d'être pensés sculptés.
J'avais débuté ainsi : l’artiste seul sait toucher l’impalpable matière. Tel est son don véritable, cette capacité bondissante à saisir le béant.
"Pourchassant les fenêtres et rompu à la déduction des verdures, il résiste à l’appel du néant au profit du béant, du bond. Il s’applique avec soin à sa disparition sous les décombres d’un triomphe auquel il ne peut qu’être étranger. – il est chez lui dans son exil".
Michel Gravil, Le lointain dramaturge du proche, Editions Les Belles Lettres, 2024.
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