La cité dolente, Laure Gauthier
« J’irai m’oublier dans un mouroir / Voir de / Combien de vivre / Sont capables / Ceux qu’on dit en retrait ».
Poème narratif à l’écriture fragmentaire, La
cité dolente évoque, en le faisant dialoguer avec La
divine comédie de Dante, le récit d’un vieil homme qui décide de
s’enfermer dans un hospice.
« Avrei voluto urlare, e ero
muto »/ « J’aurais voulu hurler et me trouvais muet ». En exergue,
les mots de Pasolini ouvrent le texte. Le premier chant est une entrée dans la
parole elliptique de l’observant, dans l’impossibilité de marcher. Les
yeux sont portés bas, sur un enfant, qui ne court pas ou plus, le cou
entouré de pierres. Il est le cri muet au visage de l’hypocrisie, le tuteur
maladroit qui enserre, la vision étriquée.
De là, comme
un fil tiré, vient le souffle poétique qui seul peut dire dans l’espace laissé
vide, entre ce qui vit encore pleinement et ce que la société a délaissé.
S’amorce alors le récit de l’instant avant, avant la fin, avant la mort. Dans
cet interstice fragile et vacillant, les mots s’accrochent, donnent corps,
restituent d’un regard sans concession la réalité qui le sous-tend. A
l’imagerie d’un monde sensible qui élève, les mots du quotidien s’adjoignent
dans l’ordinaire, bruts, violents. Dans ce décalage, l’on respire par bouffées.
Les mots deviennent promontoires et abris, invocations dans la superposition
confuse du monde.
Le langage,
qui tente de donner au corps la consistance qui lui échappe, emplit le vide à
venir et alors nous courrons après, le cœur serré, l’émotion retenue. Car c’est
aussi dans et par la langue, poétique, que tout se tient, que l’on résiste ou
accompagne. C’est une survivance. Les sensations, les odeurs, les couleurs et
les formes jalonnent l’observation du vivant, évoquent cet état paradoxal de
force face aux plus grandes faiblesses.
« Je suis venu, pourtant, chambre 214, avec mes trois livres
[…] prendre adieu de ta chair évaporée
Comme si la mort remontait à la surface de la peau.
Après un séjour saumâtre dans les profondeurs.
Et moi, carpe, je rodais dans ton être boue.
Et puis,
Tu te perdais dans mes champs, bouche ouverte
Je suis presque mort à ta dernière larme
Qui s’abîmait dans ma voix
S’oubliant loin du souffle.
La terre s’écartait entre nous.
Tu dévalais le versant nord, vers le val,
Tu crevais en mode frein moteur ».
Par une force
poétique splendide, La cité dolente rend audible et
sensible l’avachissement progressif du corps vieillissant, l’ancrage langagier
qui accroche le temps comme autant d’articulations possibles. Le texte devient
hybride : blancs typographiques, versets, tableau à double entrée, poèmes ;
La forme est sens plein.
« Ou partir, vers les bulles prisonnières, toucher en chacun les
glaciers bleus, aller, dolent, dans la cité, frôler et voir. Ressortir de
l’onde, la robe blanche trempée qui pèse, mais oser faire le choix de respirer,
les pieds nus et les mains vides ».
La cité dolente, Laure Gauthier, Editions LansKine, 2015. Texte poétique écrit en 2012-2013, revu et corrigé par l’autrice pour les
Editions LansKine de 2015.
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