Géographie de steppes et de lisières, Anna Milani


La question des limites avait été dépassée depuis longtemps. Les lieux n'étaient plus circonscrits, situables sur des cartes, immobiles. Ils se déplaçaient avec le voyageur".

Anna Milani est née en Italie. Elle vit désormais à Montpellier où elle travaille comme formatrice. Elle y anime des ateliers autour de la lecture, l'écriture, les langues. Elle écrit de la prose poétique en français, et en italien. Dans Géographies de steppes et de lisières, son second texte publié aux éditions José Corti, il est question de la porosité des lieux, de la façon dont l'imaginaire les réécrit, des déplacements qui s'opèrent entre les espaces immenses du dehors et ceux confinés au dedans. 

Là où s'attache le poème, une voix enregistre sismiquement le monde, son infinie fragilité, ses tremblements, sa beauté. L'écriture est frontières, seuils, passages et interrogent les lieux comme co-construction possible, interrogations de vastes échos et de tremplins. 

« Aujourd'hui, chez moi,

l'extérieur est dedans 

et le verbe sortir signifie 

regarder.

[...] En ces hivers-là on apprenait à écrire derrière les fenêtres d'une salle mal chauffée, pendant que quelqu'un se noyait dans le fleuve. C'était pour le sauver, qu'on apprenait à écrire.

[...] Au fond de ma cage thoracique une nouvelle chambre s'était ouverte, un vaste compartiment, où le cœur, de tout son poids, était tombé. Et de là, il pulsait des battements soutenus. Il ébranlait  avec sa cadence la solidité des parois. Il propageait dans toute l'architecture un tremblement tellurique. »

Le lac, la forêt, les animaux pour la plupart sauvages peuplent les conforts de ces contrées insituables. À mesure que l'on progresse dans la lecture, ils nous filent entre les doigts. En demeure d'une force vive le halo d'apparition dans lequel s'est figée le sentiment. 

Ces géographies sont des espaces balayés par la pensée qui arpente l'architecture du soi.

Quelquefois, au franchissement d'une page, le temps devient lieu : « La forêt a engendré la nuit et les figures qui la peuplent ont la vue aiguisée. Là-dedans tu te meus en portant ton essence animale à la limite de ses territoires [...], l'habitat c'est toi [...] ».

Puis, surgit le ralentissement, la nécessité de l'abri : « Je dors adossée à la montagne, ses sentiers se prolongent le long de mes bras, autour de mon cou. Dans ma topographie j'enregistre : escarpements et falaises, versants ombreux sur lesquels s'abritent les chevreuils. Par jour de clarté je fais l'apprentissage du silence collectif des arbres : un maillage de signes, qui font apparaître les choses sans les nommer. Je désapprends ma peau. Je me laisse infiltrer par une langue qui signifie au-delà des contours. »

Dans cet abri, l'altérité, l'espace (dé)multiplié. et grandi. 

De ces appuis, qui positionnent l'être dans un tout, l'écriture est toute puissance, elle matérialise, fige, ouvre grandes les bouches et fait de la parole vie. 


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