L'espace littéraire, Maurice Blanchot
« Ecrire, c’est se faire l’écho de ce qui ne peut cesser de parler, - et, à cause de cela, pour en devenir l’écho, je dois d’une certaine manière lui imposer silence. J’apporte à cette parole incessante la décision, l’autorité de mon silence propre. Je rends sensible, par ma médiation silencieuse, l’affirmation ininterrompue, le murmure géant sur lequel le langage en s’ouvrant devient image, devient imaginaire, profondeur parlante, indistincte plénitude qui est vide. Ce silence a sa source dans l’effacement auquel celui qui écrit est invité. Ou bien, il est la ressource de sa maîtrise, ce droit d’intervenir que garde la main qui n’écrit pas, la part de lui-même qui peut toujours dire non et, quand il faut, en appelle au temps, restaure l’avenir.
Lorsque, dans une œuvre, nous en admirons le ton, sensibles
au ton comme à ce qu’elle a de plus authentique, que désignons-nous par-là ?
Non pas le style, ni l’intérêt et la qualité du langage, mais précisément ce
silence, cette force virile par laquelle celui qui écrit, s’étant privé de soi,
ayant renoncé à soi, a dans cet effacement maintenu cependant l’autorité d’un
pouvoir, la décision de se taire, pour qu’en ce silence prenne forme, cohérence
et entente ce qui parle sans commencement ni fin.
Le ton n’est pas la voix de l’écrivain, mais l’intimité du
silence qu’il impose à la parole, ce qui fait que ce silence est encore le
sien, ce qui reste de lui-même dans la discrétion qui le met à l’écart. Le ton
fait les grands écrivains, mais peut-être l’œuvre ne se soucie-t-elle pas de ce
qui les fait grands.
Dans l’effacement auquel il est invité, le « grand écrivain
» se retient encore : ce qui parle n’est plus lui-même mais n’est pas le pur
glissement de la parole de personne. Du « je » effacé, il garde l’affirmation
autoritaire, quoique silencieuse. Du temps actif, de l’instant, il garde le
tranchant, la rapidité violente. Ainsi se préserve-t-il à l’intérieur de
l’œuvre, se contient-il où il n’y a plus de retenue. »
Blanchot, L’espace littéraire, Gallimard Folio
Essais, 1955 p.22
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